NATURE ET ETRE HUMAIN : QUELLE RENCONTRE POUR ETRE MIEUX ? Conférence donnée au Salon Ille et Bio, Guichen (35)

Date

8 oct. 2011

Auteur

Françoise ROZÉ

Je me propose aujourd’hui de témoigner d’une rencontre qui à ce jour m’accompagne tant dans ma sphère personnelle que professionnelle, ma rencontre avec l’animal cheval. Je vais donc ici aborder la notion d’une dite nature animale en tant qu’elle offre l’opportunité à l’humain de se découvrir et d’aller vers un « être mieux », un être mieux au monde. Nature vient du mot latin « nascor » qui signifie naître. Nous pourrions donc définir la nature comme l’ensemble de ce qui nous constitue originellement. Associer nature et être humain vient donc nous parler d’un quelque chose qui nous constitue, un quelque chose d’inné qu’il y aurait à re-découvrir. Alors que m’a permis de découvrir ma rencontre avec le cheval ?

Il y a là un effet de rencontre dont je vais tenter de vous faire part. Je redéfinirai ainsi mon thème d’intervention « cheval et être humain : quel effet de rencontre pour être mieux ? ». J’insiste sur ce passage de rencontre à effet de rencontre en vous citant Bertrand Russsel : «  quand l’observateur semble à ses yeux occupé à observer une pierre, en réalité cet observateur est en train d’observer les effets de la pierre sur lui-même » . Ainsi lorsque j’évoque ma rencontre avec le cheval, je vous parle des effets de cette rencontre sur moi et sur ma réalité du moment. Quand je suis en présence du cheval, je ne suis pas en simple observation de ce cheval mais en observation des effets sur moi et sur ma réalité du moment du fait même d’être en présence du cheval.

1)- Point commun homme-cheval : besoin de l’autre .

Je crois que ce qui facilite cet effet de rencontre est une quasi-nécessité grégaire de l’humain et du cheval. Nous sommes l’un et l’autre des êtres de relation qui ont ce besoin de vivre en société. Nous partageons avec le cheval cette quasi-urgence d’appartenir à tel ou tel groupe, craignant l’exil de l’exclusion. L’une des grandes punitions chez l’homme comme chez l’animal, et plus particulièrement chez le cheval, est le fait de se retrouver seul, solitude non choisie mais imposée. D’où l’appétence du cheval à rencontrer l’homme en qui il voit un possible partenaire social. Le cheval est donc de prime abord en attente de cette rencontre tant il est curieux et demandeur. Vous avez dû remarquer que le plus souvent quand vous faites halte à la barrière d’un enclos où il y a des chevaux, ils vont faire la démarche de venir à vous.

Nous sommes l’un et l’autre dans cette urgence d’être en relation, en groupe, en troupeau…Souvent, quand je rentre dans un troupeau de chevaux avec un groupe de personnes, je nous présente comme troupeau allant à la rencontre du troupeau cheval. L’approche se fait sensiblement de la même façon. Le troupeau humain rentre dans le pré, reste à une certaine distance du troupeau chevaux pour ne pas être trop intrusifs. Au bout d’un moment plus ou moins long, le troupeau cheval va s’avancer vers le troupeau humain, ils sentent alors si nos intentions sont amicales et là ils vont d’eux-même venir à nous pour nous présenter leurs civilités, à savoir qu’ils attendent que nous leur fassions le dit rituel naso-nasal, l’équivalent de notre poignée de main. Et il arrive un moment où le troupeau se réorganise autour de nous pour ne plus former qu’un seul troupeau. Les chevaux nous incluent dans leur organisation spatiale et nous font une place.

2) - Vous avez là un exemple des modalités de rencontre que propose la PRAC :

Je propose aux personnes de rencontrer un cheval non monté, en liberté pour écouter la résonance en nous, en notre corps de cette rencontre, -résonance qui n’échappe en rien au cheval-. Ce que j’ai constaté tant sur le plan perso que professionnel.

Personnellement, la première fois où j’ai expérimenté cette situation et où j’ai eu la surprise d’observer que le cheval me suivait alors qu’il était en liberté, sans licol, donc sans aucune contrainte, a fait naître en moi diverses manifestations émotionnelles : d’abord la joie, le plaisir, accompagnées d’une chaleur corporelle … puis est apparue une interrogation, un effet de surprise. Du moment où cette interrogation a surgi, 2ème effet de surprise :le cheval s’est arrêté.

Depuis, j’ai pu noter dans le cadre de mon exercice professionnelle, que le cheval va refuser de suivre dans différentes situations :

  • quand la personne se met à penser à un événement passé ou une action à venir, donc quand elle n’est plus dans l’instant présent mais qu’elle s’échappe en un temps autre,

  • quand une émotion est là le plus souvent à l’insu de la personne ... C’est précisément ce qui est aidant dans la relation thérapeutique puisque bien souvent la personne n’a pas conscience de cette émotion, ce qui nous permet de nous y arrêter (l’émotion nous apparaît dans l’après-coup, d’où ce sentiment de plus subir nos émotions que de les vivre pleinement),

  • quand un sentiment de malaise intervient ou une douleur physique … etc.

Ces différents constats m’ont amené à penser que cette rencontre fait miroir du vécu conscient et inconscient des personnes en présence d’un cheval. Je parle souvent de miroir-cheval en tant que l’interaction avec un cheval nous permet de nous voir tel que nous sommes, sans complaisance, soit avec de plus en plus de lucidité, d’honnêteté. Le miroir-cheval nous donnerait à voir notre intériorité en tant qu’il va notamment refléter nos émotions du moment.

3)- Lien corps et émotions : c’est notre corps qui émotionne.

Il m’est apparu que nous sommes de plus en plus éloignés de la perception de nos émotions spontanées. En fait, les émotions sont là, elles s’expriment en notre corps. De ce fait nous pouvons en arriver à vivre ce corps comme un objet de trahison, à savoir qu’il réagit à notre insu et donne à voir à notre entourage des émotions que nous préfèrerions parfois taire. Parfois aussi, le corps met dans le voir des émotions qui là aussi nous échappent mais plus dans le sens où elles nous étonnent parce que nous pensions pouvoir réagir autrement, elles ne correspondent donc pas à l’image que nous nous étions forgée de nous-même…C’est ainsi que notre moi conscient peut être débordé par notre émotionnel qui vient nous dire quelque chose de cet inconscient dans son besoin d’être écouté.

Si notre corps est agi par nos émotions, dans le sens où c’est quasi un processus inconscient, il en va de même chez le cheval qui fonctionnant avec le cerveau limbique baigne dans cette sphère de l’émotivité. Ceci explique sa réceptivité que je vous mentionnais précédemment quant aux émotions humaines. Les éthologues ont nommé ce processus le principe d’isoesthésie, ce qui signifie à sensibilité égale. Si vous éprouvez par exemple un sentiment de peur, le cheval va réceptionner cette peur et pourra l’agir en une réaction comportementale de fuite conformément à son programme naturel de sauvegarde. C’est-à-dire que là où l’humain y met le mot « peur » le cheval animé d'un langage gestuel y met le mouvement qui correspond pour lui à ce mot.

Pour vous illustrer ce principe d’isoesthésie, je vois vous relater un événement auquel j’ai assisté. C’était un matin, j’étais en observation du troupeau des mâles (castrés) et tout d’un coup d’un commun accord ils ont levé leur têtes, ont arrêté de brouter, pour finalement se rendre dans un mouvement d’ensemble au point le plus élevé de la prairie de là où le centre équestre est visible. Ils sont restés là frémissants …Lorsque je suis revenue vers le centre j’ai demandé s'il s’était passé quelque chose de particulier et effectivement un poney venait d’être castré dans l’enceinte de l’écurie. Effet de résonance avec la souffrance de l’autre, avec leur propre souffrance ?

Quoiqu'il en soit, les chevaux sont en lien direct avec leurs émotions qu’ils agissent en l’instant T.

Etre mieux au monde en passe d’après moi par cette écoute, cet accueil de nos émotions afin d’être au plus près de nous-même, de ce qui nous sommes.

Le cheval est donc un allié précieux pour faire advenir cet état de congruence émotionnelle. Etre au fait de ses émotions pour les mettre au travail. Je précise « pour les mettre au travail » car il ne s’agit pas à mon sens d’aller vers un agir de notre émotionnel à l’instar du cheval mais de rentrer en relation, en communication avec nos émotions afin de ne plus être dupe de ce qui nous anime. Accueillir une émotion, la reconnaître, la faire grandir pour l’amener à ce qu’Yvan Amar nomme dans ses écrits le « sentiment véritable ». Là est l’enjeu de l’humain qui doué de parole peut passer de l’émotion à la pensée. Là où le cheval agit son émotion, l’humain a à la penser. 

Nous avons vu que les émotions se communiquent que ce soit dans un troupeau de chevaux ou entre un cheval et un humain qui pour le cheval est valant-cheval, - c’est bien à l’humain de s’adapter au cheval et non l’inverse d’où l’expression "être cheval" ,opération mentale que nous pouvons faire du fait de notre capacité à nous décentrer de nous-même ; je vous rappelle qu’à mon sens le cheval ne fait rien pour nous faire plaisir ou déplaisir, il est simplement dans la perception de son moi et de son état de plaisir ou pas-. Dans le cas de la communication cheval-cheval ou humain-cheval, ce qui est là communiqué sont des états de douleur ou de plaisir, le cheval et l’humain partageant une appétence commune pour un « état de moindre tension ». Mais si nous considérons la communication entre humains, il s’agit là de nommer des sentiments, à savoir des émotions filtrées par la pensée. Je tiens là juste à vous préciser que la teneur de mon propos n’est pas d’en rester à cet état émotionnel qui serait pour le moins contraire à notre nature humaine.

4)- Dernier point que je souhaite vous mentionner quant à ma rencontre avec les chevaux est leur cohérence comportementale.

Ils sont sur un mode de langage gestuel, corporel qui leur permet de communiquer comme nous venons de le voir leurs ressentis du moment. Le cheval est un animal égocentrique qui est au centre de son univers. Il est complètement présent à ce qui est au moment présent. J’apprends ainsi à leur contact non plus à avoir un corps mais à être un corps dans un être-là, en cet instant-là. C’est là il me semble le propre de ce qu’on appelle l’art d’être présent à soi.

Il est vrai que le cheval est aidé en cela par une organisation de l’espace de type topologique, à savoir l’ici et maintenant. Il n’a donc pas comme nous une vision d’ensemble de ses déplacements mais se repère au fur et à mesure de son avancée dans l’espace. Il n’a donc pas comme nous la possibilité de s’échapper de cette donnée présente. D’où la pertinence de son contact et d’accepter qu’il nous ramène à ce présent qui nous échappe le plus souvent. En effet, vous avez dû remarquer combien nous occupons le plus souvent soit le temps du futur par nos projections multiples, soit nous nous référons à quelque chose du passé.

Rester présent au présent en une phénoménalité de rencontre est le travail que j’essaie d’accomplir. Etre en lien avec l’éprouvé de l’ici et maintenant sans échappatoire possible puisque le cheval sera toujours là pour m’y ramener est le cadeau que m’a offert la vie dans ma rencontre avec les chevaux. J’y ai appris l’importance d’avoir par exemple une gestualité cohérente pour induire en eux un mouvement. Poser en soi l’intention d’un déplacement et voir le cheval qui répond reste pour moi un moment de profond contentement d’un instant partagé, instant plein.

En Conclusion , je reviendrai à l’étymologie de nature, nascor, naître en tant que vivre ne serait pas autre chose que naître à chaque instant, en portant une attention de plus en plus accrue à nos émotions, à nos ressentis que cet instant éternellement nouveau fait naître en notre corps. Je vous propose d’envisager les chevaux comme des maîtres, des enseignants pour acquérir cette attention au être-là. Et je finirais par une citation de Séverine Auffret dans son livre Aspects du paradis  : "le paradis est maintenant ( pas hier, pas demain) dans un maintenant qui élève la grâce musicale de l’instant jusqu’à l’éternité de la pensée".