Noble d’Espace, l’alezan

Date

3 déc. 2015

Auteur

Frederique SAUTARD

Elle se demandait pourquoi elle écrit à la 3ème personne

Pourquoi elle ne dit pas « je »

 

En fait dans le « je », on n’entend pas la femme

Il faut attendre plus ou moins interminablement

Qu’un adjectif surgisse

Qui se prononce différemment au féminin

 

Alors qu’en écrivant à la 3ème personne,

Elle commence par « elle »

Elle est de suite femme

Elle commence par être femme

« elle » est doux, souple, aérien

« elle » vole

« elle » lui fait pousser des ailes

 

Quand elle dit « je »

Elle s’engage plus fort

Elle se durcit en s’engageant

Elle est prête (tiens, le voilà le 1er adjectif qu’on aurait attendu) à se défendre

Parce qu’elle sent qu’on peut vouloir lui répondre,

Lui parler,

La questionner

Alors il faut qu’elle soit prête

Qu’elle soit toute là,

Tendue,

 

Avec « elle »,

Si on veut parler d’ « elle »,

On lui demande qui est « elle »

Est-ce elle « elle » ?

Et elle peut dire « oui et non »

Ou juste « non »

Ou juste « oui »

Selon qu’elle se sent prête à affronter la suite

Ou pas

Elle peut faire comme si « elle lui dira »

 

Alors elle peut être détendue

Plus abordable

Et s’aborder elle-même avec plus de douceur

Plus de tendresse

Elle peut s’accorder la tendresse dont elle a toujours envie

Dont elle manque souvent quand elle est « je »

Tellement son « je » est devenue une armure

Une cuirasse

 

Ce weekend, elle est allée à un regroupement avec des chevaux

Elle adore

Elle rentre épuisée d’avoir été vivante chaque seconde

D’avoir pris, vécu, tout ce qu’elle a pu

Et d’en rapporter avec elle, encore à vivre

 

Elle aime les gens qu’elle y retrouve

Ces ami-e-s des chevaux, des ami-e-s des chevaux, et des hommes

 

Ce weekend, elle n’y avait pas prêté attention, mais il y avait un atelier d’écriture proposé

Elle a été ravie à cette nouvelle

Elle était déjà prête

Curieuse de la place qui serait faite aux chevaux sur leurs pages,

Sur ses pages

 

Elle a aimé l’atelier

Elle a aimé être impatiente de commencer

Elle a aimé écrire avec eux,

ses ami-e-s des chevaux, des ami-e-s des chevaux, et des hommes

elle a aimé dire ses pages

et écouter les autres témoignages

 

elle a écrit :

« elle est trop impatiente,

Elle ne peut plus attendre

Elle a aimé ce temps de contact

La différence entre l’absence et la présence (en repensant au temps accordé à entrer en contact avec soi-même, avec son état du moment ; le temps de prendre contact avec ses points de présence ; ce temps pris 2 fois, 1 fois sans les chevaux, 1 fois en lien avec 1 ou plusieurs d’entre eux)

Elle a senti comment, en présence, elle lâche son attention,

Elle cesse d’attendre quelque chose

Elle est avec eux

Et entend enfin ce qui lui parle …

 

Tiens, elle avait oublié les autres

Ils sont là, en cercle à côté

Elle les voit dans le coin de son œil

Et c’est beau dans le paysage

 

Voilà

Elle voudrait s’allonger

Elle y pense et ne le fait pas

C’est bon d’être posée là

Seulement

 

(ils ont changé de pré, ils sont montés à l’autre pâture, rejoindre d’autres chevaux, ânes, ponette, …)

 

Elle a dit : « je suis mon corps »

En le disant elle a entendu « je suis »

De « être » et de « suivre »

Et elle avait raison

C’était les 2

 

Elle se souvient qu’en montant, les mots montaient aussi dans sa tête

De son corps

Elle se souvient qu’elle écrivait dans sa tête

Qu’elle se disait « j’écris dans ma tête »

Qu’elle la répété plusieurs fois

« j’écris dans ma tête

J’écris dans ma tête

J’écris dans ma tête

Je cris dans ma tête !

Je cris dans ma tête !

Je cris dan ma tête ! »

 

Elle se souvient qu’en se disant « je suis mon corps »

Elle s’est dit que la douleur (de son genou) venait quand elle voulait plus vite le rythme, plus grands les pas

Elle réalise alors que son corps lui dit le contraire

Si elle est son corps

Elle doit être la lente qu’elle est

 

 

Maintenant, retour aux chevaux

La ponette blanche, lécheuse

Très communicante

Très en demande

Ça la touche

L’alezan qui s’approche

Ça la touche aussi

 

Elle se souvient de cette question de son amie

« pourquoi refuses-tu tant qu’on te touche ? »

Elle ne sait pas, mais c’est vrai

 

Peut-être parce que tout la touche

 

Comme que Noble d’Espace, l’alezan,

Vienne la voir

Cherche le contact

Touche la feuille

Y laisse sa marque invisible

Comme le souvenir qui rejaillira en relisant ces mots

 

Les larmes montent

L’émotion

Elle est touchée à cette idée

Et à celle associée qu’elle est un corps

Et que tous ses souvenirs sont en lui

Elle est ses souvenirs

 

Lui revient aussi qu’en montant, en suivant son corps, elle s’est surprise à préférer les cailloux que l’herbe

D’habitude, pour marche plus vite, elle cherchait le tendre du bas côté, le moindre dur

Et là, en étant son corps, en le suivant, elle désirait les cailloux

Elle désirait les faire croustiller en marchant dessus

Elle vivait le plaisir du bruit, synchro avec les sensations dans ses pieds, du croustillement

Et c’était bon de s’accorder ce plaisir si petit dans son espace temps, son espace sonore, son espace spatial,

Mais si grand dans son instantanéité

Dans sa réalité, dans son accord parfait entre sons et sensations

 

Si elle ne revit jamais ça, elle est heureuse de penser qu’elle se souviendra de ce plaisir

Qu’elle pourra dire, à elle-même surtout, « j’ai vécu ça »

 

 

« vous les chevaux,

Qui prenez soin de nous en broutant,

Qui nous enveloppez

C’est bon d’être près de vous » (NB : elle avait écrit ‘’prêt’’ de vous ; elle corrige mais elle n’est pas sure que la mauvaise orthographe ne soit pas la plus proche de sa pensée d’alors … ?)

Ponette,

Tu es mon besoin de toucher, d’embrasser

J’aime ton insistance,

Ta récidive,

Ton désir de moi

Je voudrais t’enseigner à donner autant sans envahir

Ton désir efface ta présence

En t’imposant, tu n’es pas là, pas disponible

On ne peut plus te choisir

Tu ne peux pas satisfaire ton désir (d’être choisie) »

 

 

Elle est la dernière dans ce bout du pré

Les chevaux s’éloignent vers d’autres

Elle se retrouve seule et n’en éprouve aucune tristesse

Elle n’est pas abandonnée

Elle disparait dans la haie pour embrasser tout le paysage

Pour être le paysage

Elle disparait pour être plus

Il faut se diluer pour être dans plus grand

 

Elle regarde du côté où elle est seule

Elle aime cette sensation

D’être sans importance dans ce tout

Que l’important est d’y être

A cet instant

 

« tiens ! une chèvre

Ou un bouc ?!

Il ou elle a l’air surpris aussi

‘’mais que font tous ces humains dans mon pré ?!’’ »

 

 

C’est l’heure de redescendre

C’est bien aussi de retourner avec le bruit

 

Le croustillement, c’est mes pieds qui jouent avec mes oreilles

Les yeux sont complices des pieds

Ils leurs trouvent des endroits où se poser

Et le reste laisse faire

 

La bouche sourit

 

Frédérique »