Du cheval à l’écriture

Date

1 déc. 2015

Auteur

Fredéric DELARGE

 

Ecrire

Il suffit d’en évoquer la possibilité ou d’en faire la proposition pour que chacun d’entre nous ressente un pincement secret, bien connu, de lui seul mais au fond de presque tous, y compris d’écrivains reconnus, pincement qui nous alerte sur notre difficulté, voire notre impossibilité à affronter une telle tâche.

 

Ecrire

L’exercice est scolaire avant toute chose. C’est de l’orthographe et de la grammaire à maîtriser. C’est l’aptitude à organiser la phrase et dérouler une syntaxe. C’est encore le talent à déployer un style, une forme, son originalité propre. Le pincement refait surgir sa morsure intérieure en rappelant toutes les mauvaises notes accumulées, preuves répétées et martelées d’une définitive impuissance. L’école nous a, depuis longtemps, délivré sur ce point sa certification.

 

Ecrire

A l’évidence on ne peut débuter sans une idée qui encadre, structure, justifie aussi, d’oser prendre notre plume ou notre ordinateur. Car si l’on n’a rien à dire comment pourrait-on l’écrire ? Rien n’est envisageable sans l’intelligence, la connaissance que, décidément, nous ne possédons pas suffisamment. D’ailleurs au collège, au lycée les devoirs étaient entachés de remarques rouges vifs, une longue et sanglante litanie de toutes les erreurs que nous avions immanquablement commises. Nouvelle et indélébile certification.

 

Ecrire

Avant de nous y contraindre nous devons prendre le temps de lire, de lire beaucoup, de lire de la qualité, de maîtriser notre sujet, d’accumuler une information, au minimum complète, pour ne pas étaler notre ignorance, notre balourdise et devenir la risée de tous les gens savants qui nous guettent parce qu’ils savent et le font savoir.

 

Arrachons-nous à ce dangereux cauchemar, brillant de ses multiples facettes, obstacle inévitable et dommageable qui nous éloigne d’une activité d’écriture qui est autrement riche et féconde. Sans doute ne serons nous jamais publié par Gallimard à côté de Malraux ou Sartre. De cela il importe peu. Et d’ailleurs l’avons nous jamais souhaité ? Car sous les mots se glisse de l’intime pur, une inestimable pépite qui surgit à notre conscience et que nous avons le droit, à juste titre, de conserver précieusement pour nous. L’écriture c’est la découverte d’un nouveau paradis intérieur.

 

Ecrire

Nous le mettrons ici sous le parrainage de Marcel Proust. On pourrait facilement trouver moins prestigieux et littéraire, donc intimidant. Pourtant dans son Contre Sainte Beuve il écrit : « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est à dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art ». Ici Il nous suggère tout de l’écriture. C’est donc une activité qui repose sur notre expérience et non notre intelligence. De plus cette activité parle de nous-même et non essentiellement du monde. Car ce qui compte c’est l’expérience qu’individuellement nous faisons du monde, et là il suffit de se rendre attentif aux odeurs, aux couleurs, aux formes, aux ténuités du tactile, aux bruits et sons, à toutes ces impressions furtives, évanescentes, subtiles aussi, qui nous touchent en permanence. Cela occasionne en nous des images, des associations, des réminiscences, des pensées, des mots, des cris, des exclamations, des refus, des paniques parfois, des admirations, des éblouissements... des interrogations. Un véritable foisonnement intérieur, fécond s’il est écouté, possiblement chaotique si nous n’acceptons pas de mettre les mains dans la matière intérieure et tenter d’en sortir, sur la feuille, quelques phrases personnelles. Une explosion d’impressions et de réactions.

 

L’idée nous viendrait-elle d’ouvrir Psychologie de l’intelligence de Jean Piaget ? Justement il traîne sur mon bureau, et de lire : « Une structure perceptive est un système de rapport interdépendants... » ? Me voilà bien ! J’ai déjà perdu la moitié de toutes ces impressions magiques qui m’habitaient ! Si je continue pourtant : « Il est donc indispensable que nous partions des structures perceptives, pour examiner si l’on n’en pourrait pas dériver une explication de la pensée entière... ». Et voilà tout s’est enfui, la densité, fraîche et sauvage, de mon expérience de tout à l’heure m’a abandonné et je me retrouve bien loin de Proust. Ce qui n’est pas faire injure à l’intelligence, justement, et le sérieux des travaux de Piaget.

 

Ecrire

C’est accepter de mettre la main dans la matière de notre expérience. C’est le corps qui ressent la douceur câline de ce vent du matin naissant, au loin, mêlé aux couleurs sanguines qui, dans l’étirement du premier réveil, écartent progressivement les restes nocturnes bleus sombres des rares nuages qui traînent encore inconsidérément à l’horizon. C’est le corps aussi, qui dans sa main, va rassembler puis partager les impressions multiformes qui nous ont envahies. Car nous n’écrivons pas avec le cerveau, intelligent et rationnel, mais avec la main et le corps qui éprouvent et expérimentent la vie dans sa totalité.

 

Ecrire

Faut-il y ajouter du cheval ? Bien entendu il n’est pas inévitable : on peut écrire et vivre, ce qui est un peu la même chose comme Sartre nous le laisse deviner dans Les mots, sans enfourcher l’animal ni même le côtoyer en son troupeau. Et... pourtant...

 

Le cheval impressionne et il est une surface sensible comme on le dit d’une émulsion photographique. Peu de gens lui sont absolument indifférent. Il éveille en nous une multitude de réactions spontanées et puissantes qui oscillent de la passion dévorante à la peur irraisonnée et il contribue à déterrer et alimenter des puissances symboliques numineuses profondément enfouies en l’humain : la fougue et l’énergie, la fuite d’instinct, la sensibilité tactile, l’impétuosité du désir, la clairvoyance et l’intuition... A l’inverse sa sensibilité intacte et instantanée détecte en nous nos moindres émotions, nos failles profondes, nos sourdes hésitations, nos refus manifestes et il nous les renvoie. Face à lui il y a de quoi engager un véritable dialogue, nous l’intriguons, il nous interpelle. Restons attentifs à tout ce monde intérieur grouillant, parfois à peine saisissable, que l’écriture peut rendre plus manifeste, plus lumineux, plus compréhensible.

Notre sensibilité, nos perceptions, alliées à celles du cheval, peuvent s’éclairer du révélateur de l’écriture qui agit dans la chambre noire de notre subconscient. L’écriture peut extraire de la vie obscure qui nous habite, des morceaux d’être, pour les éclairer et les soulever à la conscience. L’écriture parle toujours de nous-même si nous acceptons de nous y jeter avec conviction et confiance sans contrôle ni planification sinon le désir de suivre le chemin que tracent nos sensations et nos émotions.

 

Ainsi cheval et écriture contribuent à nous ouvrir à nous-mêmes, à nous manifester comme des vivants, doués de pouvoirs créateurs et de puissance artistique.

 

Nous sommes toujours bien plus que ce que nous pensons être.

 

 

 

 

 

Tel est la proposition qui a été faite lors de la rencontre de l’AD-Prac des 26 et 27 septembre à Langeux – St Brieuc.

 

L’atelier a débuté au milieu des prés et de trois chevaux appartenant à Roseline qui nous accueillait. Un temps de présentation de l’atelier et de l’intention que nous portions, suivi de deux lectures. Ces lectures étaient comme deux valises légères pour faciliter le voyage en écriture. Tout d’abord un texte du XVème siècle, extrait du Naceri, sur la naissance du cheval dans la littérature islamique et un passage Des mots de JP Sartre qui parle de la puissance que les mots peuvent exercer sur un enfant.

Ensuite nous avons cheminé vers un autre espace et un autre troupeau qui dominait de loin la mer. Après un exercice de centration corporelle et de contact avec nos sensations, chacun est parti avec sa feuille de papier et son stylo à la rencontre des chevaux et de soi-même. Pour certains c’était aller à la rencontre de nos hôtes avant de s’isoler dans un coin du pré pour écrire, pour d’autres, plus directs peut-être, ils se sont d’emblée éloignés un support d’écriture sous le bras, éventuellement en prenant le temps de chercher le lieu vraiment personnel qui leur convenait ; d’autres encore ont franchi la clôture pour se poser, plus loin, dans un cadre isolé.

Le retour se fit silencieusement pour la plupart des participants. Certains partageant éventuellement quelques impressions. Le recueillement induit par le temps d’écriture se poursuivait alors que nous entamions la descente.

A l’arrivée nous proposions à chacun de partager son expérience, pour beaucoup nouvelle, et ceux qui le souhaitaient donnaient à lire leur texte au groupe.

 

Des participants avouèrent que malgré le peu d’habitude c’était un exercice finalement facile, « cela a coulé » et c’était « tranquille » dit l’une ou « c’était naturel » formule un autre. L’écriture peut représenter une manière d’aller à l’intérieur de soi et peut remplacer le dessin avoue quelqu’un. Il faut laisser venir « juste quelques phrases » et cela suffit. Ecrire c’est aussi un moment de plaisir ; pour d’autres c’est « apaisant » ; cela force, dit quelqu’un d’autre, à exprimer.

Quelques participants ont accepté de partager la totalité ou une partie de leur texte. Ils en furent chaudement remerciés.